Interview de Jean-François Augoyard , philosophe chercheur, suite à la présentation de ses travaux consacrés «aux ambiances urbaines, en particulier sonore». On découvre au fil des questions-réponses le parcours et les centres d’intérêt de cet auteur né en 1941, qui, par son travail, a permis de décrire et d’analyser notre «environnement urbain en une partition aux multiples tons et rythmes». Nous faisons également connaissance des différents auteurs et maîtres à penser qui l’ont inspiré.
Sur les pas de Giordano
Ainsi, Mr Augoyard, philosophe de formation, nous apprend que Bruno Giordano philosophe italien de la Renaissance avait déjà initié une «philosophie de l’imaginaire, de l’imagination». Il estime que cet auteur italien est méconnu en France notamment parce qu’il «pose problème, car il a déjà formulé une série de thèses cartésiennes».
Après un passage dans le Nord comme enseignant, il a rapidement été séduit par l’ouverture à Grenoble de l’institut d’urbanisme où il a repris des études. Il a réalisé une thèse qui s’intéressait plus au «comment» les gens déménageaient plus que au «pourquoi». Il a ainsi réalisé un travail intitulé «Le Pas. Cheminements urbains et manières d’habiter», thèse universitaire soutenue en 1976. Cette enquête sur les habitants d’un grand ensemble, l’Arlequin, dans la ville de Grenoble est considérée comme une sociologie des grands ensembles mais également anticipe sur les questions urbaines actuelles. Ces premiers travaux constituent «une philosophie de la ville et de la vie quotidienne» et comporte notamment des «pages sur l’imaginaire». Il y décrit les cheminements effectués par les habitants dont il a extrait «les configurations spatio-temporelles et corporelles en même temps qu’expressives».
Para et péritopisme
Avec une équipe de chercheurs, il a posé de nombreuses questions aux résidents pour savoir «où ils marchaient», puis il les a interrogé trois semaines après pour qu’ils racontent «où ils avaient marché». Il est ensuite revenu plusieurs fois rencontrer certaines des personnes.Il a inventé deux nouveaux mots construits sur le même mode que la paraphrase et la périphrase. Il s’agit du «paratopisme» et du «péritopisme» pour nommer ce qu’il considère comme des phénomènes inaperçus.
A la question de savoir si les cheminements ont un «pourquoi» et un «comment», le chercheur assure qu’il y a au moins deux pourquoi : le but de la marche» et «l’expression de soi, composante éthologique fondamentale».Il conclue sa thèse sur les propos suivants «il est certain que la disparition d’un bâtir entendu comme implantation, comme configuration de l’espace à partir des formes et fonctions d’une nécessité immédiate, est caractéristique des sociétés à technicité avancée où l’édifice devient objet à vendre».
Il estime qu’actuellement, dans le domaine de «l’habiter et du bâtir», «des questions de qualité commencent à être vraiment posées» mais que s’attacher à interroger au préalable les habitants d’un quartier, tant que les outils de dialogue entre le concepteur et l’habitant ne seront pas des outils communs, est un rêve pieux.
Il fait le rapprochement entre l’imaginaire de l’urbaniste et celui de l’habitant, et estime que chacun vit « selon un mode le plus rationnel possible, celui de l’économie, du raccourci, de la hiérarchisation des choses, et en même temps, …, également sur un autre mode, celui de l’imaginaire ».
Pratiques sonores
Après s’être intéressé au cheminement, il a commencé à se préoccuper des pratiques sonores. Il a rencontré un ingénieur acousticien et a participé à la création du CRESSON, laboratoire de recherches qui travaille en lien avec son homologue nantais. Alors qu’à cette époque, années 80, la plupart des travaux s’intéressaient à ceux qui souffrent du bruit, eux se sont consacrés à l’étude de ceux qui en sont à l’origine. «L’idée était de revenir à une problématique d’anticipation» et de « modifier la mentalité du concepteur d’espace», avec la nécessité de croiser les approches, en rapprochant les différentes disciplines liées à l’espace urbain. Tous ces travaux se sont appuyés sur «la maîtrise physique des ambiances» déjà utilisée dans les écoles d’architecture. L’auteur affirme que «sans habitant», le bâtiment «n’a pas de densité d’existence». Cette évidence doit se conformer à une règle que ce chercheur pense devoir «se donner et respecter» dans le domaine de l’architecture. Elle consiste à «faire tout ce que l’on peut en termes de confort, mais laisser impérativement une marge de liberté. On peut mettre un double vitrage, mais il faut que la fenêtre puisse s’ouvrir».
L’interview fait ainsi le point sur différents aspects concernant «les études sur les ambiances dans les habitations» et sur les difficultés rencontrées dans ce domaine, manque d’outils qui permettent de concilier conceptualisation et ethnographie. Le CRESSON essaie de proposer des outils intermédiaires permettant, à partir «des fonctions et usages d’un espace public, de prédire sept ou huit effets sonores très spatiaux» et de ne pas délivrer des recettes. Ce centre d’études aborde également les questions d’effets visuels et odorants.
Pour conclure sur la question du bruit en ville, et à partir d’un rappel historique, l’auteur considère que la ville d’aujourd’hui est «dans un continuum sonore qui, même s’il n’a pas nécessairement les niveaux d’autrefois, représente un autre type de nuisance».
Par ailleurs, Mr Augoyard estime que «l’urbanisation du monde à l’échelle planétaire entraîne une homogénéisation des différents éléments de l’ambiance» et il cite en exemple la réglementation européenne acoustique dont le but est toujours le même selon lui : «isoler l’individu», d’inspiration nordique à l’inverse des sociétés méditerranéennes qui laisse une plus grande place à l’expression sonore.
Après tout ce parcours, le philosophe envisage de travailler sur «l‘esthétique des ambiances» et il précise que ce qui l’intéresse n’est pas «l’esthétique du jugement mais plutôt l’esthétique de la sensation, de l’intuition», qui renvoient à la question déjà posée par Aristote : «comment puis-je sentir dans l’indistinction mais connaître dans l’écart sujet/objet ?». Il fait part de ses projets, de ses villes et lieux préférés, de son attirance pour le milieu sonore, liée à sa pratique de musicien et ajoute que son travail consiste «à faire parler les gens » et de ce fait il est « attentif aux composantes sensibles de la ville».
Propos recueillis par Thierry Paquot le 1er février 2008.